Le 11 février 2019, l’édition journalière du New Yorker, un quotidien d’une certaine notoriété auprès de la petite bourgeoisie aux États-Unis, comprend un article sur la toile de fond d’un nouvel auteur à succès : Dan Mallory. Cet article, rédigé sous des allures d’enquête par un chroniqueur de longue date, Ian Parker, provoque alors, pour ainsi dire, des frictions entre le lectorat moyen et l’industrie de l’édition. Et ce, semble-t-il, en raison de l’itinéraire professionnel que ce reportage présente au sujet de l’écrivain concerné, auparavant réviseur de texte.

En effet, Dan Mallory ou A. J. Finn de son nom de plume, aurait, en toute vraisemblance, menti nombre de fois sur sa vie privée et son cheminement. Il se serait, entre autres, inventé une mère moribonde, des études doctorales à l’université d’Oxford et un diagnostic de gliome. Tandis que d’autres individus s’évertuent d’être pris au sérieux dans leur champ d’activité, ces leurres posent néanmoins problème du fait de leurs conséquences navrantes. Ils ont montré qu’un homme des plus ordinaires n’avait pas à faire ses preuves pour devenir le rédacteur en chef technique de Harper Collins, soit l’une des plus grandes maisons d’édition de par l’anglophonie.

Bref, c’est ce genre de dissension qui proteste de l’à-propos d’adhérer à des sociétés de bonne volonté. En l’occurrence, on dirait qu’il s’agit, somme toute, du bien-fondé même des éditions Prolepse : décrites comme « féministes » sur leur site Internet, elles se veulent extrinsèquement pour toutes les femmes, quelles qu’elles soient. Dans cet esprit, Afro Women Workshops s’est entretenu avec la fondatrice de cette compagnie, Elina Timsit, à dessein de comprendre le futur de l’entreprise par rapport aux apories de ce monde.

Qu’est-ce qui vous a incitée à fonder une maison d’édition que vous dépeignez, sur votre site Internet, comme « féministe » ? Sentez-vous que les femmes sont défavorisées dans l’industrie de l’édition ?

La constatation que le milieu de l’édition était archaïque et mené dans une logique patriarcale [m’a incitée à fonder une maison d’édition féministe]. Je me suis demandée, pendant [l’obtention de mon diplôme d’études supérieures spécialisées] en édition professionnelle, comment je voulais contribuer à l’édition d’aujourd’hui, car je crois que les livres peuvent changer le monde, et je me suis rendue compte que je ne pourrais pas le faire à l’intérieur d’une maison d’édition existante. Je venais d’accoucher également, et la naissance de mon fils m’a fait prendre conscience que je voulais lui laisser un monde plus juste. J’ai donc monté ce projet avec l’ambition de changer de fond en comble le milieu de l’édition en faisant de l’édition autrement : [une] meilleure rémunération des [auteurs et autrices], libre choix de leurs tarifs pour les pigistes qui travaillent avec moi, privilège de publication pour les femmes et les personnes marginalisées. Ces personnes ne sont pas représentées dans l’édition québécoise actuelle. Si je vous dis de me nommer des autrices ou des auteurs issus des marginalités, vous m’en nommerez un·e ou deux. Si je vous demande de me nommer des auteurs blancs, vous m’en nommerez des dizaines. Selon l’UNEQ [c’est-à-dire l’Union des écrivaines et des écrivains québécois], seuls 4 % des [auteurs et autrices] gagnent [30 000 $ et plus par an], et 80 % de ce 4 % sont des hommes blancs de plus de 50 ans. Il y a une réelle disparité sur laquelle il faut travailler. De plus, pendant la vague #MeToo d’avril 2020, le milieu a pris conscience que le harcèlement sexuel [instigué] par plusieurs membres de l’édition québécoise, le plafond de verre, et cetera, étaient bien présents et ancrés dans le milieu. C’est une refonte totale qui est nécessaire.

Sur votre site Internet, vous avancez que « [votre] but est de créer une équipe de visionnaires qui ne se prennent au sérieux, mais qui comprennent le sérieux de la cause ». À quelle cause référez-vous ?

[Il s’agit de] l’importance de l’inclusion et de la diversité. Je ne travaille qu’avec des gens qui comprennent [ces] enjeux, car c’est ma mission de vie. Je veux que les gens qui travaillent avec moi se sentent en sécurité, écoutés, reconnus, valorisés. Je travaille également en majorité avec des femmes et des personnes marginalisées. C’est un tout : mes actions doivent suivre mes paroles. Je veux donner une voix à [ceux et celles] qui n’en ont pas, même [vis-à-vis de] mes fournisseurs [et] prestataires. Je veux que l’ambiance de travail soit bonne. Je suis afro-féministe, je crois en l’intersectionnalité et la convergence des luttes. Je veux travailler avec des gens qui ont cette vision et qui peuvent en bénéficier. C’est une entreprise militante.

Sentez-vous que la pandémie actuelle a affecté vos affaires ?

Ça a ralenti la chaîne de publication de livres avec la fermeture des librairies, l’arrêt des imprimeurs, l’annulation des salons du livre, l’impossibilité de faire des lancements dans des lieux [publics], mais aussi le lien que l’on peut entretenir avec le lectorat. [Toutefois, la pandémie] permet de repenser le milieu de l’édition d’une certaine manière. L’édition traditionnelle n’utilise que peu le numérique et le virtuel. Avec la pandémie, c’est une refonte qui est en cours ; un mal pour un bien, peut-être, pour les petites structures comme la mienne, car ça permet de participer à des événements que l’on n’aurait pas [nécessairement] pu payer dans leur forme physique (les salons du livre, par exemple, à cause des coûts des salons, mais aussi des déplacements).

Vous diriez-vous plutôt matinale ou noctambule ? Pourquoi ?

Ha ! Ha ! Noctambule : je suis insomniaque, et je suis plus productive le soir. Je n’ai jamais été du matin. J’aime le calme de la nuit, le silence, l’obscurité. Étant autiste, je suis « surstimulée » facilement par les lumières et les sons, je fais aussi de l’hyperacousie, donc la nuit est pour moi un moment où je peux me couper de tout ça.

Quel est votre roman favori ? Comment avez-vous déterminé qu’il s’agissait bel et bien du roman que vous préfériez ?

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Ce n’est pas un roman, mais un essai, Une chambre à soi de Virginia Woolf. Ça m’a appris que [le fait de] revendiquer son espace pour créer, quand on est une femme, est légitime ; qu’on peut également avoir une maladie mentale et mériter son autonomie malgré tout, que la charge mentale ne doit pas être une fatalité, et que ce qui empêche les femmes de créer, c’est le patriarcat, qui ne leur donne pas un espace pour le faire sereinement. Ça date du début du XXe siècle et, pourtant, c’est totalement d’actualité. Toutes les femmes devraient le lire.